Alfred Kastler, un physique engagement

Ecole normale supérieure / Fond Kastler
Ecole normale supérieure / Fond Kastler

Article initialement paru dans le numéro 1 de U, le magazine de l'Université de Bordeaux, reproduit avec l'aimable autorisation de son auteure, Delphine Charles. Voir l'original sur : http://www.u-bordeaux.fr/u-magazine

 

Chacun fait partie de l'Histoire, mais il est des hommes que l'Histoire touche plus que d'autres. C'est le cas d'Alfred Kastler. Cet « homme exceptionnel en raison de ses qualités de cœur et d’une modestie foncière, d’une grande culture » pour Bernard Cagnac1, a une histoire personnelle ancrée dans celle de la France et de l'Europe du XXè siècle.

 

Kastler naît à Guebwiller en 1902 dans une Alsace allemande qui devient française lorsqu'il a 16 ans. D'abord attiré par la littérature allemande, il se tourne en 1919 vers des études scientifiques en français grâce à un de ses professeurs de sciences pour qui même si « les langues changent, la science est universelle ». L'élève Kastler est plutôt doué, et il accède à l’École normale supérieure (ENS) en 1921 et termine premier de l'agrégation de physique en 1926. Il devient professeur de lycée, notamment à Bordeaux. Cette période lui permet « d'apprendre à enseigner avec passion »1 explique-t-il. Kastler commence à fréquenter le laboratoire de physique de l'université et démarre une thèse en 1931. A cette époque, il n'est pas rare de commencer une carrière au lycée et de la terminer à l'université. Professeur à l'université de Bordeaux, il est à nouveau rattrapé par l'Histoire en 1941. Il accepte un poste à l'ENS car il reçoit, au même moment à Bordeaux, la visite d'un responsable de la Kommandantur qui lui demande de participer à l'effort de guerre des scientifiques allemands. Pour l'homme issu des deux cultures, c'est une période de désarroi qu'il transcrira plus tard dans des poèmes, mais qui est aussi à l'origine de son engagement en tant que citoyen du monde.

 

Il poursuit dès lors toute sa carrière à l'université de Paris sur une chaire réservée à l'ENS. Ses recherches sont consacrées au pompage optique, un outil de choix pour observer l'atome, qui permettra notamment à d'autres physiciens d'inventer le laser. En 1951, il crée avec son ancien élève Jean Brossel le laboratoire de spectroscopie hertzienne de l'ens, devenu laboratoire Kastler Brossel en 1994.

 

Du nucléaire civil aux scientifiques réfugiés

 

Il obtient de nombreuses distinctions pour ses travaux mais la consécration est le prix Nobel en 1966, dont il regrette qu'il ne puisse pas être partagé avec Brossel. A cette période commence pour Alfred Kastler une communication plus publique mais tout aussi prolifique que ses publications scientifiques. Il prend fait et cause pour un grand nombre d'actions humanistes et humanitaires, et même écologiques, lors de conférences, manifestations ou dans la presse, en signant parfois lui-même de nombreuses tribunes dans Le Monde, L'Express... Il prône le développement de l'énergie nucléaire civile et alerte sur les risques de la guerre nucléaire. il s'efforce de calmer les étudiants lors de mai 1968 mais prend la tête d'une manifestation quand il estime qu'ils ont été trompés. Certaines de ses prises de position on pu lui valoir de vives polémiques, voire même un attentat contre son domicile en 1961 lors de la guerre d'Algérie. Il crée l'Association d'aide aux scientifiques réfugiés en 1978. Le chercheur qui a renouvelé la physique atomique, professeur reconnu par ses élèves, européen et humaniste convaincu « s'est éteint doucement à l'aube du 7 janvier 1984, pleuré par les siens, pleuré par tous ceux qui l'aimaient ; il avait des amis dans le monde entier »2. Quatre ans avant la chute du mur de Berlin. L'Histoire est ainsi.

Delphine Charles.

 

1 Portrait d'un physicien engagé, Bernard Cagnac, Éditions Rue d'Ulm, 2013

2 Souvenirs évoqués par Jean Coulomb, membre de l'Institut, Annales de Physique 10, 1985, www.fnak.fr